Il
était une fois, dans les profondeurs de cette montagne
étrange que certains nomment "La femme allongée",
une harde de mouflons que d'aucuns appellent "mouflons de Corse".
Un vieux mâle veillait tranquillement sur sa petite troupe
et rêvassait, tout en mâchonnant de belles touffes d'herbe
qui, malgré la neige de la veille, était encore assez
abondante en cette fin d'hiver. Autour de lui, les jeunes
s'agitaient, tournicotaient, se bousculaient, et parfois
même, lui fonçaient dessus. Ils étaient
cinq ou six. Lui, le vieux, avait depuis longtemps renoncé
à lever la tête pour les compter chaque fois qu'il pensait
à eux. Chaque année ça changeait, et même
durant la saison, leur nombre variait. En général,
ça diminuait mais il avait vécu des situations bizarres
où le nombre d'individus avait augmenté. Tout cela
lui était maintenant bien égal. Après tout, les
femelles s'en occupaient fort bien. Non, lui, ce qui
l'intéressait, depuis quelques mois, c'était ce qu'il
avait vu sur un des panneaux du massif. Vous savez, un de ces panneaux
pédagogiques, la plupart du temps percés par des
chasseurs frustrés, où les marcheurs trouvaient des
informations variées sur les populations animales.
"Mouflon de Corse - Ovis gmelini musimon var. corsicana" Depuis ce jour
où il avait vu ce panneau, le vieux mouflon ne pensait plus qu'à cela. 
Il avait même failli rater la période de reproduction. Toute la
journée, il se demandait bien pourquoi les hommes les disaient "de
Corse" alors qu'il n'y avait jamais mis les pieds. Un bref jappement le
fit à peine lever la tête. Au deuxième cri de la femelle, il comprit
que quelqu'un approchait. Les autres étaient déjà partis comme des
flèches. Il sortit de son carré d'herbe, visiblement contrarié d'être
dérangé. Il réfléchissait encore à ce qu'il pourrait bien faire pour
rejoindre la Corse et comprendre. C'était son but, sa quête avant de
mourir. Il marchait ainsi plongé dans ses réflexions lorsqu'une forme noire
surgit, juste devant son oeil fatigué ! Il avait failli foncer dans un
humain. Un stalagtite qui pendait au bout d'une branche se décrocha,
certainement, se dit-il, à cause du bruit que faisait son coeur. Deux minutes plus
tard, toujours tremblant, il s'arrêta et constata avec soulagement que
cette fois encore son coeur avait tenu le coup. Pourtant il décida
qu'il n'avait que trop attendu. Dès le lendemain, il entamerait son voyage.
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La grenouille aux yeux lumineux.
Il
était une fois, dans le grand Sud Tunisien, un homme d'une
extrême
fatuité. Très habile manipulateur, Driss M. avait
passé une grande partie de
sa vie à manigancer auprès des riches et des gens de
pouvoir. Après des études de droit plutôt
laborieuses à Paris, notre homme était revenu profiter
des relations de son père qui l'avait placé comme
secrétaire auprès d'un sous-directeur de cabinet dans un
obscur ministère. Sûr de lui, tapi dans l'ombre et
profitant largement des menus passe-droits que lui conférait sa
position, il avait réussi, en ratissant large, à amasser
une jolie fortune qui, malgré tout, ne lui suffisait pas. Ce
qu'il voulait par-dessus tout, mais n'arrivait pas à obtenir,
c'était avoir du goût ! Son cousin Abdel, l'imprimeur,
lui, avait du goût. Personne n'osait le lui dire mais... :
"Bien sûr Driss, c'est gentil chez toi !... Au fait, tu sais, je
suis passé chez Abdel et Fatima l'autre jour. Ils viennent de
refaire leur salon. Tu verrais ça !"
Plus les années passaient, plus Driss M. ne supportait
plus ces réflexions. Il décida d'aller voir le fqih ! Le
sorcier, voyant à qui il avait affaire, lui demanda une grosse
somme d'argent en échange de quoi, il l'aiderait à
s'approprier le bon goût de son cousin. Driss M. lui promit
l'argent et le sorcier commença un long travail. Grâce
à quelques conseils judicieux, Monsieur M. améliora
rapidement son apparence. Il abandonna les grosses bagues en or, cessa
de mâchonner les énormes chewing-gum qui lui donnait l'air
d'un dromadaire obèse . Il décida même de repeindre
sa maison en blanc et bleu au lieu du rose et rouge qu'il avait
imposé à son entourage. Bien sûr, il prétexta
qu'il avait trouvé cela tout seul. Un certain changement
commençait à s'opérer et les gens le voyaient mais
cela ne satisfaisait pas Driss M.. Il demanda un jour au sorcier
de lui donner tout le bon goût de son cousin de telle sorte que
celui-ci n'en ait plus du tout. Il promit pour cela une très
grosse somme d'argent au fqih qui refusa bien entendu.
Furieux, notre homme l'envoya direct en prison.
C'est de cette prison que le
sorcier jeta un sort à Driss M. et le transforma en
grenouille, le condamnant à vivre le restant de ses jours dans
une oasis où tous les touristes ne manqueraient pas de remarquer
et même de photographier cette grenouille aux yeux
ridicules et de fort mauvais goût .
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La salamandre hémiplégique
Il
était une fois, dans une sombre forêt
pyrénéenne, une famille de bergers qui, du lever au
coucher du soleil, et ce, de l'hiver à l'automne, parcourait la
montagne du côté de Gabas et même plus loin. Les
falaises de la Tume n'avaient aucun secret pour eux, ni le chemin de la
mine qui domine la vallée du Soussouéou... Ils
connaissaient tous les sentiers par cœur ! Ils les connaissaient
tellement bien qu'un jour, Joan, le fils cadet, paria avec son
frère qu'il monterait à
l'Hourquette d'Arre les yeux bandés. "Tu n'y penses pas ! Tu vas
te rompre les os !" s'écria Paul, l'aîné. "Non
seulement, je le ferai, mais je redescendrai aussi jusqu'à
Gourette !" Et il partit, un matin tôt, alors que les
brumes s'attardaient menaçantes sur les sommets avoisinants, que
Joan ne voyait plus. Paul le suivait discrètement,
à plus de cinquante pas derrière. Par
deux fois, Joan se retourna : "Laisse-moi seul ! Fais ce qu'on a dit.
Prends le vélo ! Le premier arrivé à Gourette paye
le restaurant ! Allez, Paul, va-t-en !"
Le
temps menaçait vraiment. De lourds nuages noirs s'effilochaient
comme des coups de crayon sous la gomme, bientôt remplacés
par d'autres encore plus épais. Paul décida de se faire
discret. Il ralentit le rythme et commença à regarder
autour de lui, les arbres, les feuilles. Il croisa bientôt une
première salamandre, puis une deuxième, et une
troisième. Il sourit en pensant à son frère.
C'était ses animaux préférés. Lui, ce qu'il
aimait, c'était plutôt les écorces des arbres morts
qu'il aimait observer. Il y voyait toujours des visages, des gueules
d'animaux et s'inventait, depuis sa plus tendre enfance, des histoires
fantastiques où de gentils monstres se faisaient torturer par
d'horribles princesses.
Paul
se rendit compte qu'il avait perdu Joan de vue. Il
accéléra le pas, se mit bientôt à courir et
arriva rapidement à la corniche des Alhas. Un sentiment
étrange l'envahit. Il s'arrêta, ayant cru entendre quelqu'un appeler, puis se remit à courir. Le chemin
était étroit, dangereux. Paul était maintenant
complètement affolé. Le vent soufflait en rafales
glacées. De grosses gouttes de pluie se mirent à claquer
sur le sentier. Il allait poser le pied sur un rocher lorsqu'il vit
qu'une salamandre s'y trouvait. Paul entendit alors un cri, venant de sous sa chaussure, la voix de
son frère. Il trébucha.
Lorsqu'il
reprit connaissance, le soleil brillait. Paul, hagard, décida de revenir
à la ferme.
Plus jamais il ne revit son frère. Par
contre, chaque fois qu'il reprit le sentier de la corniche des Alhas,
une salamandre étrange, comme handicapée,
étonnamment rapide malgré son infirmité,
l'accompagna, parfois même jusqu'au Sentier de la Mine.
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L'histoire de Jean-Marie Le Penible, ou
la Marmotte qui se prenait pour un lion.
Il
était une fois, dans le site un peu lunaire et désertique
d'Arette La Pierre Saint Martin, une vache qui, la belle saison
venue, moyennant quelques feuilles de salade, posait pour les quelques
touristes lesquels, cherchant peut-être un peu d'animation,
se retrouvaient penauds et esseulés au pied des immeubles
abandonnés. Cette vache avait pour amie une brebis avec qui elle
passait le plus clair de son temps à déambuler devant les
devantures vides des magasins de location de skis, de vêtements
de ski, de l'école de ski. Même la banque ou la Poste
semblaient faisaient grise mine et avaient l'air d'attendre la neige.
La vache et la brebis discutaient, heureuses de se chauffer au soleil,
indifférentes aux jours qui passaient et qui les rapprochaient
de la saison froide et de l'enfermement. Elles parlaient. Toute la
journée, elles parlaient toutes les deux, sans s'arrêter.
Bien sûr, personne ne les entendait car elles savaient se faire
discrètes, mais elles n'arrêtaient pas. Un jour, en
papotant comme ça, elles s'éloignèrent un peu de
la place centrale et s'en sans rendre compte, se
retrouvèrent bientôt vers le plateau des Arres de
Camplong. Elles tombèrent museau à museau avec une
marmotte très révérencieuse qui leur fit
très vite de petits signes mystérieux. Sans cesser de
parler, les deux amies s'approchèrent et demandèrent les
raisons de son agitation. La jeune marmotte, se mit à trembler,
elle rentra les épaules et, de ses yeux, indiqua le sommet d'un
rocher. La vache et la brebis tournèrent la tête et virent
un amas graisseux qui se prélassait au soleil. "Euh oui ! Eh
bien quoi ? Qui est-ce ?" fit la vache. "Eh bé, oui, c'est qui
elle ?" fit la brebis. Un grognement sourd leur répondit et tout
de suite, la jeune marmotte courut affolée vers le pied du
rocher :  "Ce
n'est rien maître, elle ne vous connaissent pas !... Euh, je veux
dire qu'elles ne vous ont pas reconnu !... Enfin, je crois qu'elles
sont étrangères, c'est pour ça maître !"
L'amas graisseux, avait découvert ses deux incisives et, grognant
d'un ton menaçant, exigea des excuses. La vache ne put
s'empêcher de meugler de rire :"Ah mais je te reconnais, c'est
toi, Jean-Marie le Penible !" Puis se tournant vers la jeune marmotte,
elle lui donna un petit coup de corne et lui dit : "Et toi, cesse de le
regarder comme ça. Va jouer avec tes copains et laisse-le fondre
au soleil. Il sera bien obligé de redescendre pour manger !" Les
deux amies reprirent leur conversation et redescendirent vers la
station, en laissant derrière elle, une jeune marmotte un peu
désemparée.
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Lorsque la laie te ment
I l était
une fois une laie qui allaitait tranquillement ses petits. Comme toutes
les femelles allaitant ses petits, cette laie était
particulièrement anxieuse. Pensez donc, avec tous ces chasseurs
qui se baladaient dans le pays, il y avait de quoi se méfier.
Mais cette laie avait un caractère bien trempé. On ne l'y
prendrait pas. Que l'un d'eux pointe le bout de son fusil et il verrait
de quel bois elle pouvait se chauffer ! Non mais ! D'ailleurs, un
cow-boy du Poujol en avait fait les frais. Le "nemrod" patrouillait
avec son chien lorsque celui-ci était tombé truffe
à truffe avec la cochonne qui, n'écoutant que sa peur,
avait chargé l'imprudent. Dans le brouhaha qui suivit, le
chasseur tira, croyant avoir débusqué un lièvre.
Ce fut malheureusement son chien qu'il tua.
Quelques jours
plus tard, un randonneur de Béziers, se croyant plus malin
que les autres, décida de couper à travers bois pour
rejoindre le fameux "Point Sublîme", un magnifique sommet des
environs. Bien sûr, au bout d'un moment, il se retrouva
bloqué par un amas rocheux qu'il dut escalader.
Malgré le froid piquant de la saison, notre randonneur
suait beaucoup lorsqu'il atteignit un surplomb d'où il
aperçut avec soulagement comme une trouée dans la
végétation. Il se mit à suer encore plus fort
lorsqu'une laie, venant de nulle part, surgit deux mètres sous
ses pieds et se carapata justement par la trouée qu'il comptait
emprunter. Se
demandant alors par où il pourrait bien passer pour
éviter de se retrouver face à ce monstre effrayé,
il entendit encore du bruit venant de sous le rocher. Quatre
marcassins, lâchement abandonnés par leur vantarde de
mère, venaient de se rendre compte qu'elle n'était plus
là et, à leur tour, tentaient maladroitement de gravir
les quelques petits obstacles qui se trouvaient dans le passage. L'un
d'entre eux, resté en arrière se disait qu'il s'agissait
certainement d'une ruse, et que leur mère allait revenir, comme
elle l'avait toujours promis, pour les tirer des griffes de cet
olibrius qui avait perturbé la têtée de onze
heures !
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